Crise, diagnostic et solutions (2/2): la vérité sur le modèle Allemand

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Comprendre la crise économique que traverse l’Europe pour pouvoir envisager sereinement un plan de sortie… voilà l’un des enjeux majeurs à l’heure où l’on est noyé dans le marasme des contre-vérités et des logiques partisanes martelées à la télévision. Heureusement pour nous, Rue89 est allé interviewer deux spécialistes hors pairs, qui nous font bénéficier de leurs lumières pour comprendre la crise que nous traversons et envisager ensemble des solutions. C’est dense, mais ces “grands entretiens”, proposés par Pascal Riché, sont un éclairage salvateur sur la réalité économique européenne. Seconde partie avec Guillaume Duval d’Alternatives économiques.

Cet entretien a été initialement publiée sur Rue 89 sous le titre « Le succès des Allemands n’a rien à voir avec leurs efforts »

Coupes budgétaires, marché du travail plus flexible : pour le journaliste Guillaume Duval, les raisons du redressement économique de l’Allemagne sont ailleurs.

L'économiste Guillaume Duval (Alternatives Economiques)

L’économiste Guillaume Duval (Alternatives Economiques)

Pourquoi la France a-t-elle décroché par rapport à l’Allemagne, en termes de compétitivité, de croissance et d’emploi ?

On attribue généralement le succès allemand aux réformes engagées en 2000 par le chancelier SPD Gerhard Schröder, dans son « agenda 2010 » : flexibilisation du marché du travail et coupes claires dans les dépenses publiques. C’est cet effort, auquel se refuseraient les Français, qui serait payé de retour aujourd’hui.
Le journaliste d’Alternatives Économiques Guillaume Duval vient de signer chez Seuil un livre très éclairant sur l’Allemagne, « Made in Germany », dans lequel il remet frontalement en question ce diagnostic.

2.1/ Trois atouts : la démographie, l’Europe de l’Est, les biens d’équipement

> Rue89 : Tu as la conviction que le succès allemand n’a rien n’a voir avec les réformes engagées par Schröder. Explique-nous.

Guillaume Duval : Avec Schröder, c’est la première fois que la gauche arrive vraiment au pouvoir en 140 ans. Il engage des réformes importantes, notamment sur le marché du travail, et il exerce une pression importante sur les dépenses publiques. 

Avec Schröder, c’est la première fois que la gauche arrive vraiment au pouvoir en 140 ans.

Mais le succès actuel des Allemands n’a rien à voir avec ces efforts qu’ils se sont imposés. De telles réformes, importantes, ont même plutôt à mes yeux fragilisé les points forts traditionnels de l’économie allemande.

Sur le coup d’abord, la politique de Schröder s’est traduite par un recul très significatif du pouvoir d’achat des salariés, qui commencent tout juste à s’en remettre, et par un recul de l’emploi : quand Schröder quitte le pouvoir en 2005, il y a 5 millions de chômeurs. Par ailleurs, alors qu’il y avait autrefois moins d’inégalités et de pauvreté qu’en France, il y en a plus aujourd’hui.

Certains considèrent que ces inégalités et cette pauvreté ont été le prix à payer pour le redressement allemand. Je ne pense pas que ce dernier ait quoi que ce soit à voir avec les réformes Schröder. Selon moi, il est dû à trois facteurs qui préexistaient avant la crise, et à trois autres qui ont joué un rôle pendant la crise.

> Commençons par les trois facteurs hors-crise.

« Made in Germany » de Guillaume Duval

« Made in Germany » de Guillaume Duval

L’Allemagne d’abord, a paradoxalement bénéficié de son déclin démographique. Les Français considèrent que c’est très bien d’avoir plein de gamins, plein de jeunes, que c’est une richesse pour l’avenir du pays. C’est sans doute vrai, mais dans l’immédiat, cela coûte très cher. Quand on a des enfants, il faut les loger, les nourrir, les éduquer, leur payer des téléphones portables…

Autant de dépenses privées et publiques en plus que les Allemands n’ont pas eu à dépenser. C’est une des raisons pour lesquelles les dépenses publiques ont été plus faibles et c’est une des raisons qui ont facilité la modération salariale : quand on n’a pas de gamins, on peut tolérer plus facilement une austérité salariale prolongée.

La démographie a surtout favorisé le maintien de prix immobiliers très modérés. Ils n’ont pas bougé depuis quinze ans, et commencent juste à le faire depuis deux ou trois ans. En France, les prix ont été multipliés par 2,5 dans le même temps. Cela se comprend : la France a gagné 5 millions d’habitants depuis le début des années 2000, quand l’Allemagne en a perdu 500 000.

La démographie en France et en Allemagne (Olivier Berruryer/LesCrises.fr)

La démographie en France et en Allemagne (Olivier Berruryer/LesCrises.fr)

Résultat : alors que l’immobilier neuf valait en France 3 800 euros du m2 en France en 2011, il valait en Allemagne seulement 1 300 euros du m2 la même année. On est dans un rapport de un à trois. Cela explique pourquoi les Allemands ont pu accepter une austérité salariale prolongée.

Deuxième point, les conséquences de la chute du Mur. Les Allemands ont l’habitude de se plaindre du coût que la réunification a représenté. Mais l’Allemagne a été au bout du compte la grande gagnante de la chute du mur, car elle a réintégré très rapidement et très fortement les pays d’Europe centrale et orientale à son système productif.

Avant, le pays à bas coût qui fournissait l’industrie allemande, c’était plutôt la France. Maintenant, ce sont la Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie, la Pologne… La différence, c’est que le coût du travail dans ces pays est cinq fois moindre qu’en France. L’Allemagne, en réorientant sa sous-traitance vers ces pays, a obtenu un gain de compétitivité-coût phénoménal pour son industrie.

> La France n’aurait-elle pas pu faire de même ?

Délocaliser sans perdre sa base productive nationale n’est pas si simple. Ce qui est intéressant, dans le cas allemand, c’est de comprendre pourquoi cela s’est bien passé. La réponse à cette question est liée à la codétermination, un des trucs auxquels Schröder n’a heureusement pas touché. Il a fallu négocier tout ce processus avec les syndicats allemands, qui ont, dans les grandes entreprises, beaucoup plus de pouvoir que les syndicats français. Les comités d’entreprise ont un droit de veto sur toutes les grandes décisions et il y a, dans les conseils d’administration, une moitié de représentants des salariés. Ils ont donc négocié étroitement ces délocalisations et n’ont pas dit, comme Tchuruk [ex-patron d’Alcatel, ndlr], « on va faire des entreprises sans usines ».

La France l’a fait un tout petit peu, avec Dacia-Renault, en Roumanie. Mais on n’a pas su le faire à grande échelle. On en discute maintenant avec le Maroc : Nicole Bricq, ministre du Commerce extérieur, parle de « colocalisation ». Mais on n’en est pas du tout au même stade que les Allemands, et c’est un inconvénient majeur pour l’industrie française.

> Passons au troisième facteur hors-crise

Allemagne production de machines

Production de machines en Allemagne, Source : « Made in Germany »

Le troisième facteur est bien connu, mais il a joué à fond pendant les années 2000 : c’est la spécialisation de l’Allemagne dans les biens d’équipement – les machines. Celle spécialisation a correspondu à l’explosion de la nouvelle demande des pays émergents. L’Allemagne, c’est 18% des emplois européens, mais 33% des emplois dans les biens d’équipement européens.

> Mais la France est aussi championne dans certains secteurs, je pense aux biens de luxe, qui rencontrent aussi une forte demande dans les pays émergents, avec l’apparition d’une classe bourgeoise…

C’est vrai. Mais les volumes concernés n’ont rien à voir. Quand la Chine devient l’usine du monde, ce sont des machines allemandes qui sont implantées partout. Idem au Brésil et en Inde… Quand Renault construit une usine à Tanger, ce sont aussi des machines allemandes qui l’équipent. Les nouveaux riches achètent des sacs Vuitton, c’est vrai, mais ils achètent aussi surtout des grosses voitures, et des Mercedes ou des BMW, pas des Peugeot ou des Renault.

Donc, on voit bien que ces trois facteurs puissants – démographie, sous-traitance en Europe centrale et spécialisation – n’ont rien à voir avec les réformes Schröder.

2.2/ La flexibilité à la Schröder n’a pas été utilisée

> Les atouts constatés pendant la crise, quels sont-ils ?

Le premier atout de l’Allemagne, c’est que les réformes Schröder n’ont pas fonctionné du tout !

Les Allemands ont profité de trois éléments. Le premier, c’est que les réformes Schröder n’ont pas fonctionné du tout ! Schröder était un admirateur de Blair et Clinton, il voulait rapprocher le marché du travail du marché anglo-saxon, il voulait que ce soit plus facile d’embaucher et de licencier, etc. Le fait est que le marché du travail n’a pas été du tout flexible dans la crise. 

L’Allemagne a connu une récession de 5% en 2009, contre seulement 2,9% en France. Pourtant, nous avons perdu 350 000 emplois et eux, zéro. Ils ont joué à plein sur la flexibilité interne, le chômage partiel, sur les accords dans les entreprises, etc. Ils n’ont pas utilisé les possibilités offertes par les réformes Schröder pour licencier en cas de crise.

l’Allemagne a bénéficié de taux d’intérêt extrêmement bas depuis 2009.

Cela a beaucoup aidé l’économie allemande, en maintenant la demande. Les gens n’avaient pas peur de se retrouver au chômage et donc ont continué à consommer. Et l’industrie allemande a pu redémarrer très vite quand les commandes sont revenues : la main-d’œuvre était là, prête à reprendre la production.

Deuxième avantage : l’Allemagne a bénéficié de taux d’intérêt extrêmement bas depuis 2009.

> La France aussi…

Spread entre la France et l'Allemagne

Les taux en France et en Allemagne à 10 ans

Oui, mais dans des proportions un peu plus faibles quand même. La crise des dettes souveraines en Europe a été une bonne affaire pour l’Etat allemand. Si les taux étaient restés aux niveaux de 2008, l’administration aurait dépensé 70 milliards d’euros de plus en paiement d’intérêts.

Les Allemands pleurent beaucoup sur l’aide apportée aux Grecs, aux Irlandais, aux Portugais, etc. Mais pour l’instant, si on fait le compte, ils sont d’un côté engagés à hauteur de 55 milliards d’euros vers ces pays et ils ont économisé du fait de cette crise 70 milliards d’euros de l’autre ! D’autant que ces 55 milliards d’euros ne sont pas des dons, mais des prêts qui rapportent 4% d’intérêts…

Ceux qui auraient des raisons de se plaindre, ce sont les Italiens. Ils sont engagés à hauteur de 41 milliards d’euros, mais eux, ils empruntent à 6% pour prêter à 4%… Les Allemands, eux, empruntent à quasiment zéro. Même si une partie de cet argent ne sera pas remboursée.

L’Etat allemand n’est pas le seul à avoir profité des taux d’intérêt très bas : les entreprises et les ménages aussi.

L’Allemagne a surtout profité de la seule bonne nouvelle qui a accompagné cette crise de la zone euro, à savoir la baisse sensible de l’euro par rapport au dollar. 

L’Allemagne a surtout profité de la seule bonne nouvelle qui a accompagné cette crise de la zone euro, à savoir la baisse sensible de l’euro par rapport au dollar.

Ce qui a « nettoyé » l’industrie européenne, à l’exception de l’industrie allemande, dans les années 2000, c’est d’abord la montée de l’euro par rapport au dollar : il est passé de 0,9 à 1,6 en 2008. En 2000, le coût d’un salarié de l’industrie française était de 14% inférieur à celui d’un salarié de l’industrie américaine ; il était de 17% supérieur en 2010 ! Idem avec les Japonais ou même les Coréens. L’industrie française en a énormément souffert, comme l’industrie italienne ou espagnole.

L’industrie allemande, elle, a survécu, un exploit extraordinaire lié aux trois facteurs que j’ai évoqués tout à l’heure. Et elle profite maintenant de la baisse de l’euro, qui est revenu de 1,6 à 1,3 dollar.

L’excédent extérieur allemand était de 170 milliards d’euros en 2007, mais il était fait aux trois quarts dans la zone euro ; il était de 180 milliards l’an dernier, mais aux trois quarts hors zone euro. Grâce à la baisse de l’euro, on le voit, l’Allemagne a gagné davantage d’exportations supplémentaires en dehors de la zone euro qu’elle n’en a perdu, du fait de la crise, à l’intérieur de la zone.

2.3/ Pourquoi les dépenses publiques allemandes sont moins élevées

> Quel bilan ferais-tu des réformes de Schröder ? Elles ont été neutres ? Négatives ?

Avec la pression qu’il a exercée sur les dépenses publiques, il a fait prendre un retard important à l’Allemagne sur des questions essentielles : la mise en place de crèches ou d’écoles, par exemple. Merkel essaye aujourd’hui de rattraper ce retard. Surtout, l’investissement public a souffert. L’Allemagne est un des seuls pays de l’OCDE à connaître un désinvestissement public : cela signifie, concrètement, que l’investissement ne compense pas l’usure des infrastructures existantes. Ce ne sont pas des politiques que l’on peut mener durablement. C’est un vrai problème pour le pays.

> Quand on compare les dépenses publiques françaises et allemandes, on observe un écart de 8 points de PIB. Pourtant, on n’a pas l’impression d’une énorme différence en termes de prestation…

Plusieurs raisons expliquent la différence :

  • la question démographique, d’abord, que j’ai déjà évoquée ;
  • on dépense par ailleurs plus pour le chômage en France qu’en Allemagne, parce qu’on a plus de chômeurs ;
  • ensuite, l’Allemagne est un pays fédéral, géographiquement plus équilibré : chez nous, les dépenses publiques servent beaucoup à compenser l’écart entre les déserts français et les zones productives ;
  • sur les dépenses de santé, il est probable qu’il y ait moins de gaspillage en Allemagne : la France est l’un des pays qui dépensent le plus pour la santé.
Les dépenses publiques en France et en Allemagne

Les dépenses publiques en France et en Allemagne (OCDE/Sénat)

Le point sur lequel les Allemands protègent moins leur population que nous, ce sont les retraites. Ils commencent d’ailleurs à s’inquiéter des conséquences des réformes qu’ils ont faites. Ils ont stabilisé leurs dépenses de retraites, malgré une poussée du nombre de retraités, et ils entendent poursuivre cette stabilisation. Cela va se traduire par une paupérisation massive des vieux.

La ministre des Affaires sociales a publié un rapport en septembre dernier qui établit qu’un salarié qui gagne aujourd’hui 2 500 euros touchera en 2030 une retraite de 688 euros. Soit le niveau du minimum vieillesse en Allemagne ! C’est un autre sérieux problème à venir.

> Il y a actuellement des grèves salariales dans la métallurgie en Allemagne. On évoque par ailleurs l’idée d’un salaire minimum… As-tu l’impression que cela bouge un peu ?

Oui, cela bouge, mais le risque c’est que ce mouvement soit déjà terminé. Les Allemands commencent à en avoir marre des petits boulots mal payés : il y a 3 millions de personnes qui travaillent pour moins de 6 euros de l’heure.

Par ailleurs, un consensus se dessine sur l’idée de salaire minimum, même s’il y a des divergences sur les modalités : le SPD veut un salaire minimum national uniforme, les chrétiens-démocrates préfèreraient un salaire minimum fixé au niveau des Länder ou des branches. Dans l’industrie, le syndicat IG Metall demande des augmentations de salaires importantes. Idem dans les services…

Le problème, c’est que la crise de la zone euro est en train d’atteindre l’Allemagne. Les perspectives économiques pour cette année ne sont pas très souriantes : à peine meilleures que pour la France. Le risque est donc que les Allemands se remettent à se serrer la ceinture et à refaire de l’austérité.

> Les Allemands sont-ils responsable de la crise en Europe ?

La situation est tragique de ce point de vue. Le comportement des Allemands et de leurs dirigeants est parfaitement compréhensible. Ils ont beaucoup souffert avec Schröder, en termes de pouvoir d’achat et d’emploi. Ils se disent – à tort selon moi – que c’est grâce à cela qu’ils s’en sortent moins mal que les autres. Dans ce contexte, ils considèrent évidemment qu’ils ne peuvent aider les autres que si ceux-ci font les même efforts qu’eux – pour leur bien. Mais si cette attitude est compréhensible, elle est parfaitement suicidaire sur le plan européen.

La politique Schröder aurait pu avoir des effets bien pires si, à l’époque, les Allemands n’avait pas été les seuls à l’appliquer : heureusement qu’il y avait les autres pays européens, y compris les Italiens, les Espagnols ou les Grecs, pour s’endetter et acheter les produits allemands…

Si tout le monde applique cette politique – ce qui est en train de se passer –, la demande chute, le chômage explose et personne n’arrive à se désendetter dans un contexte de récession. Et le risque aujourd’hui, est que cette situation mène à l’explosion de l’euro et de la construction européenne.

Elle est, en tout cas, contraire aux intérêts de l’économie allemande : une zone euro en récession, ce sont en effet des débouchés en moins pour l’industrie. Et cela ne peut pas non plus être dans l’intérêt des épargnants.

> La situation conforte toutefois le leadership politique des Allemands…

Pendant les réformes Schröder, heureusement qu’il y avait les autres pays européens, y compris les Italiens, les Espagnols ou les Grecs, pour s’endetter et acheter les produits allemands…

C’est plus un emmerdement pour eux qu’autre chose. Ils ont le leadership, mais ils ne savent pas quoi en faire. Ils sont comme une poule qui aurait trouvé un couteau. Ils ne savent pas comment exercer ce leadership, notamment parce qu’ils sont embarrassés par les traces de leur dernier leadership. C’est une partie du problème d’aujourd’hui : une partie des Allemands pensent qu’ils auraient moins de problèmes s’ils sortaient de l’euro.

A cela s’ajoute un problème Merkel personnel. C’est quelqu’un qui est entré dans l’Union européenne à 35 ans [après avoir vécu en Allemagne de l’Est, ndlr]. Elle n’a découvert l’Europe occidentale qu’à travers des voyages officiels et des sommets internationaux. Elle ne comprend rien à ce qui se passe en Europe.

> Il semble pourtant qu’ils commencent à prendre conscience que l’austérité ne fonctionne pas : en témoigne le délai accordé il y a quelques jours à la France pour atteindre les 3% de déficit public…

Dans une partie des élites, il y a une prise de conscience de l’impopularité de l’Allemagne. Tant que c’était chez les Grecs ou les Espagnols, c’était supportable, mais le développement d’un sentiment anti-allemand en France a été un choc. C’est, je pense, ce qui les a décidés à mettre les pouces et à faire des concessions.

> Est-ce que la crise européenne ne pourrait pas se résoudre en laissant des chômeurs grecs ou espagnols aller travailler en Allemagne, pays qui a une industrie solide et qui est victime d’une implosion démographique ?

La tentation existe, mais je pense que cela ne peut pas marcher. Je connais bien la théorie : une zone monétaire est optimale si la main-d’œuvre peut bouger d’une région à l’autre de cette zone.

Mais le problème, c’est que la Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal sont déjà en situation de crise démographique. Ils ont peu de jeunes. Si les jeunes qualifiés partent pour l’Allemagne, cela veut dire qu’il ne se passera plus rien pendant 50 ans dans ces pays-là. On aura créé le Mezzogiorno puissance dix… L’Europe ne pourra survivre à une telle situation que si les Allemands acceptent de payer pour entretenir les gens qui seront restés en Grèce, en Italie, en Espagne ou au Portugal. On n’en prend pas le chemin…

> Ne peut-on pas imaginer que l’industrie allemande fasse avec ces pays ce qu’elle a fait avec la Pologne, la Slovaquie ou la République tchèque ?

La culture industrielle n’est pas forcément la même en Allemagne et en Grèce et je vois mal les industriels italiens accepter facilement de passer sous la coupe d’entreprises allemandes. Avec l’Espagne, la question peut se poser davantage. Ils le font déjà dans l’automobile.

> Angela Merkel semble vouloir favoriser l’activité des femmes, par la création de crèches par exemple : ce serait une autre façon de réduire les conséquences du déclin démographique sur le marché du travail.

Si un homme allemand travaille une heure de plus qu’un homme français, une femme allemande travaille trois heures de moins qu’une femme française

Oui, sur le terrain de la place des femmes dans l’économie, elle joue un rôle moteur. Schröder lui-même avait favorisé l’arrivée des femmes sur le marché du travail, mais sous des formes très inégalitaires, par le développement de temps très partiels.

Un Allemand travaille autant qu’un Français chaque semaine. Mais si un homme allemand travaille une heure de plus qu’un homme français, une femme allemande travaille trois heures de moins qu’une femme française. Et l’Allemagne est l’un des pays où les écarts de salaires sont les plus importants.

2.4/ Ce qu’il faudrait importer du système allemand en France

> Si l’on avait à importer quelques éléments du système allemand, quels devraient-ils être ?

J’en vois trois :

  • le premier, c’est la décentralisation du pays. L’Allemagne est un pays plus équilibré : on trouve des entreprises qui exportent dans la moindre vallée perdue, ce qui n’est pas le cas chez nous. Mais c’est l’élément le plus difficile à importer. Un changement institutionnel, qui passerait par l’augmentation des budgets des régions, ne suffirait pas ;
  • deuxième chose dont on pourrait s’inspirer, c’est leur intérêt pour l’écologie. C’est l’avenir qu’ils préparent ! Ils ont fait plus d’efforts sur l’efficacité énergétique et sont plus avancés sur les technologie. Nous ne devons pas louper les différents coches qui se présentent ;
  • la dernière chose à importer, la plus importante à mon avis, c’est la gouvernance des entreprises, et notamment la codétermination. On avait une occasion unique d’avancer sur ce terrain avec la loi sur l’emploi et l’accord national interprofessionnel, mais on est en train de la rater.

Par ailleurs, il y a un élément important de la gouvernance des entreprises dont on pourrait s’inspirer. En Allemagne, il n’y a pas de PDG : il y a un président du directoire et un président du conseil de surveillance. Ces deux chefs doivent s’entendre pour les grands tournants stratégiques. Ainsi, si un jour un président du directoire qui dirige une compagnie vendant de l’eau et des services publics locaux s’ennuie, qu’il ne trouve pas cela rigolo et qu’il veut acheter une major d’Hollywood et avoir un appartement à New York, eh bien il ne pourra rien faire de tout cela [allusion à Jean-Marie Messier, ex-patron de Vivendi, ndlr].

A travers ce système et à travers le pouvoir donné aux salariés, il y a dans les entreprises allemandes des systèmes de contre-pouvoirs que nous ne connaissons pas dans notre pays.

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2 réponses à Crise, diagnostic et solutions (2/2): la vérité sur le modèle Allemand

  1. un peu pres le style d’idee que je me fesait a propos de ce sujet, merci encore pour ce succulent article.

  2. PandoraVox dit :

    http://piketty.blog.lemonde.fr/2017/01/05/de-la-productivite-en-france-en-allemagne-et-ailleurs/

    De la productivité en France et en Allemagne

    En ce début d’année 2017, alors que vont se dérouler les élections françaises au printemps puis allemandes à l’automne, il n’est pas inutile de revenir sur l’un des sujets de fond qui mine le débat européen, à savoir la supposée asymétrie économique entre une Allemagne réputée prospère et une France décrite comme déclinante. Je dis « supposée » car comme nous allons le voir la productivité des économies allemandes et françaises – telle que mesurée par le PIB par heure travaillée, qui est de loin l’indicateur le plus pertinent de performance économique – se situe à des niveaux quasi-identiques. Et de surcroît au plus haut niveau mondial, ce qui montre au passage que le modèle social européen a de beaux jours devant lui, quoi qu’en pensent les Brexiters et les Trumpistes de tous poils. Cela me permettra également de revenir sur plusieurs des thèmes abordés sur ce blog au cours de l’année 2016 (en particulier sur la longue récession européenne et la reconstruction de l’Europe) ainsi que dans ma chronique « Revenu de base ou salaire juste? » du mois dernier.

    Commençons par le fait le plus frappant. Si l’on calcule la productivité moyenne du travail, en divisant le PIB (produit intérieur brut, c’est-à-dire la valeur totale des biens et services produits dans un pays au cours d’une année) par le nombre total d’heures travaillées (salariés et non-salariés confondus), alors on constate que la France se situe quasiment au même niveau que les Etats-Unis et que l’Allemagne, avec une productivité moyenne d’environ 55 euros par heure travaillée en 2015, soit plus de 25% plus élevée que le Royaume-Uni ou l’Italie (environ 42 euros), et près de trois fois plus élevée qu’en 1970 (moins de 20 euros de 2015; tous les chiffres sont exprimés en parité de pouvoir d’achat et en euros de 2015, c’est-à-dire après prise en compte de l’inflation et du niveau des prix dans les différents pays).

    Précisons d’emblée que les données dont nous disposons pour mesurer les nombres d’heures travaillées sont imparfaites, et que la précision de ces mesures ne doit pas être exagérée. Par ailleurs la notion même de « PIB par heure travaillée » est en soit assez abstraite et réductrice. En réalité, c’est l’ensemble du système économique et de l’organisation du travail et de la production de chaque pays qui rentrent en jeu dans ces comparaisons, avec d’infinies variations entre secteurs et entreprises, et il est largement illusoire de prétendre résumer tout cela avec un seul indicateur. Mais quitte à faire des comparaisons de productivité entre pays (exercice qui peut être utile si on en connaît les limites, et qui peut permettre de dépasser les préjugés nationalistes et de fixer quelques ordres de grandeur), alors le PIB par heure travaillée est la notion qui a le plus de sens.

    Précisons également que les séries de temps de travail que nous utilisons ici sont celles de la base de données de l’OCDE. Le fichier contenant tous les détails des séries et des calculs est disponible à la fin de cet article. Des séries internationales de temps de travail sont également établies par le BLS (Bureau of Labor Statistics du gouvernement fédéral américain), et le détail des résultats obtenus par le BLS est lui aussi disponible plus bas. Au-delà des légères différences entre séries, toutes les sources disponibles – en particulier OCDE et BLS – confirment que le PIB par heure travaillée se situe grosso modo au même niveau en France, en Allemagne et aux Etats-Unis (avec des écarts entre ces trois pays tellement faibles qu’il est sans doute impossible de les distinguer nettement, compte tenu de l’imprécision de la mesure), et que des pays comme le Royaume-Uni, l’Italie ou le Japon se situent environ 20-25% plus bas. Dans l’état actuel des données disponibles, ces ordres de grandeurs peuvent être considérés comme valables.

    Il faut aussi noter qu’aucun pays au monde ne dépasse de façon significative le niveau de productivité du travail observé en France, en Allemagne et aux Etats-Unis, ou tout du moins aucun pays de taille et de structure économique comparables. On observe certes des PIB par heure travaillée sensiblement plus élevés dans des pays de petite taille reposant sur des structures productives très spécifiques, par exemple des pays pétroliers (Emirats ou Norvège) ou des paradis fiscaux (Luxembourg), mais cela relève de logiques forts différentes.

    En apercevant le chiffre de 55 euros de production moyenne par heure travaillée en France aujourd’hui, certains lecteurs seront peut-être tentés d’aller de ce pas voir leur patron pour négocier une augmentation. D’autres, plus nombreux encore, se poseront des questions sur la signification de ce chiffre. Alors précisons clairement qu’il s’agit d’une moyenne: la production moyenne de biens et services par heure travaillée peut être de 10 ou 20 euros dans certains métiers et secteurs, et de 100 ou 200 euros par heure dans d’autres (pas forcément les plus pénibles). Et il n’est évidemment pas exclu que dans le jeu des négociations salariales et des rapports de force, certains s’approprient une partie de la production des autres. Cette production moyenne de 55 euros par heure travaillée ne dit rien de ces subtilités.

    Précisons également que la notion de « produit intérieur brut » (PIB) pose de nombreux problèmes. En particulier, il serait préférable que les instituts statistiques se concentrent sur le « produit intérieur net », c’est-à-dire après déduction de la consommation de capital fixe, qui correspond à la dépréciation du capital et des équipements (réparation des bâtiments et des machines, remplacement des ordinateurs, etc.). Cette dépréciation du capital ne constitue en effet un revenu pour personne, ni pour les salariés ni pour les actionnaires, et en outre elle a eu tendance à progresser au cours du temps. La consommation de capital fixe représentait autour de 10% du PIB dans les économies développées dans les années 1970, et elle dépasse aujourd’hui 15% du PIB (signe de l’obsolescence accélérée des équipements). Cela signifie qu’une (petite) partie de la croissance de la productivité du travail mesurée plus haut est une illusion. De même, si l’on prenait correctement en compte la consommation de capital naturel, alors une partie de la croissance du PIB mondial disparaitrait (les extractions annuelles de ressources naturelles avoisinent la croissance mondiale du PIB, soit environ 3% par an actuellement, et tendent à progresser au cours du temps, suivant comment on les valorise). Mais là encore cela n’affecterait pas les comparaisons entre pays qui nous intéressent ici.

    Précisons enfin que la productivité moyenne de 55 euros par heure indiquée plus haut intègre la part des profits (typiquement entre 20% et 40% suivant les secteurs et l’intensité capitalistique), et qu’il s’agit d’une mesure avant prise en compte de tous les impôts directs et indirects (TVA, diverses taxes sur la production, etc.) et de toutes les cotisations sociales. Il y a donc un long chemin à parcourir entre ces 55 euros et le salaire net perçu par chacun sur son bulletin de salaire, dont l’exposé dépasserait de beaucoup le cadre de cet article, dont l’objectif premier est simplement de comparer les niveaux de productivité entre pays.

    Une autre façon d’exprimer les résultats indiqués plus haut consiste à mesurer la productivité de chaque pays par comparaison à la productivité observée aux Etats-Unis, qui a longtemps été très en avance sur les autres. On obtient alors les résultats suivants:

    Pour résumer: la France et l’Allemagne avaient une productivité de l’ordre de 65-70% du niveau américain en 1970; les deux pays ont totalement rattrapé leur retard au cours des années 1970-1980, et se situent depuis 1990 grosso modo au même niveau que les Etats-Unis (un peu au-dessus jusque la crise de 2008, un peu au-dessous depuis, mais avec des écarts relativement faibles; on peut en outre espérer que la zone euro finisse par gérer sa sortie de crise mieux qu’elle ne l’a fait jusque présent).

    Si l’on remontait à l’immédiat après-Seconde-guerre-mondiale, où la productivité franco-allemande était d’à peine 50% du niveau américain, le rattrapage serait encore plus frappant. Il faut également rappeler que le retard européen en termes de productivité venait de bien plus loin encore (il était déjà très fort au 19e siècle et au début du 20e siècle, à la veille de la Première guerre mondiale, et n’avait été qu’amplifié par les guerres), et s’explique classiquement par un relatif retard éducatif: la faible population américaine est entièrement alphabétisée dès le début du 19e siècle, alors qu’il faut attendre la fin du siècle pour qu’il en soit de même en France, à un moment où les Etats-Unis sont déjà passés à l’étape suivante (l’enseignement secondaire de masse, puis le supérieur). C’est l’investissement éducatif des Trente Glorieuses qui permet à la France et à l’Allemagne d’effectuer un rattrapage historique sur les Etats-Unis entre 1950 et 1990. Le véritable enjeu aujourd’hui est de maintenir et d’amplifier cette évolution.

    A l’inverse, le retard persistent de la productivité britannique, qui n’a jamais atteint le niveau américain, est généralement attribué aux faiblesses historiques de son système de formation. De même, le décrochage de l’Italie depuis le milieu des années 1990 peut s’expliquer pour partie, d’après une étude récente, par l’insuffisance des investissements éducatifs réalisés par la puissance publique italienne (engluée dans le remboursement d’une dette publique interminable, dont la France et l’Allemagne avaient pu se débarrasser dans l’inflation et les annulations de dette dans l’après-guerre).

    Il faut également souligner que la forte productivité américaine actuelle s’accompagne d’une inégalité considérable: les Etats-Unis étaient plus égalitaires que la vieille Europe au 19e siècle et jusqu’au milieu du 20e siècle, mais ils sont devenus au cours des dernières décennies bien plus inégalitaires, avec en particulier dans le secteur éducatif un contraste saisissant entre d’un côté d’excellentes universités au sommet de la hiérarchie (malheureusement réservées aux plus favorisés), et de l’autre un système secondaire et supérieur relativement médiocre accessible au plus grand nombre. Cela contribue largement à expliquer pourquoi les revenus des 50% des Américains les plus modestes n’ont connu aucune croissance depuis 1980, alors que les revenus des 10% les plus élevés bénéficiaient de fortes progressions (voir cette étude récente).

    Sans tomber dans le triomphalisme (d’autant plus incongru que les défis à relever sont nombreux, à commencer par l’évolution démographique outre-Rhin et la modernisation du système fiscalo-social dans l’hexagone), force est de constater que le modèle social, éducatif et économique bâti en France et en Allemagne est plus satisfaisant: ces deux pays ont atteint la plus haute productivité mondiale, aussi élevée que la productivité américaine, mais avec une répartition beaucoup plus égalitaire.

    Examinons maintenant le PIB par habitant. On constate qu’il est d’environ 35 000 € par an (un peu moins de 3 000 € par mois) en Europe – un peu plus en Allemagne, un peu moins en France et au Royaume-Uni -, soit environ 25% plus faible qu’aux Etats-Unis (environ 45 000€ par an):

    Mais le point important est que ce PIB par habitant plus élevé aux Etats-Unis provient uniquement d’un nombre d’heures travaillées plus élevé, et non pas d’une productivité plus élevée que la France et l’Allemagne. De même, c’est uniquement grâce à de plus longues heures de travail que le Royaume-Uni parvient à compenser sa plus faible productivité et à se hisser au même niveau de PIB par habitant que la France:

    Pour mieux comprendre ces écarts d’heures travaillées, il faut distinguer ce qui relève du nombre d’heures travaillées par emploi et ce qui relève du nombre d’emplois par habitant. Commençons par le nombre d’heures travaillées par emploi:

    On constate que la durée annuelle moyenne du travail par emploi est plus faible en Allemagne qu’en France (conséquence d’un plus fort développement du temps partiel, qui n’est pas toujours choisi, mais qui peut être plus satisfaisant que l’absence complète d’emploi). Au-delà de ce léger écart, on constate là encore une certaine proximité entre les trajectoires de la France et de l’Allemagne: ces deux pays ont choisi d’utiliser la très forte croissance des Trente Glorieuses pour réduire sensiblement la durée du travail depuis les années 1960, passant ainsi d’une durée moyenne de près de 2000 heures par an en 1970 (qui correspond grosso modo à 42 heures par semaine pendant 48 semaines par an) à moins de 1500 heures par an aujourd’hui (soit environ 35 heures par semaines pendant 44 semaines par an). A l’inverse, les Etats-Unis et le Royaume-Uni n’ont presque pas réduit leur temps de travail, si bien que les semaines sont restées très longues et les congés payés très réduits (souvent limités à 2 semaines, en sus des jours fériés).

    Je ne cherche évidemment pas à prétendre qu’il soit toujours préférable de réduire le temps de travail et d’allonger les vacances, et la question du rythme auquel le temps de travail doit être réduit est un problème éminemment complexe et délicat. Mais il paraît clair que l’un des objectifs de la croissance de la productivité dans le long terme est de permettre de bénéficier de plus de temps pour la vie privée, familiale, culturelle et récréative, et que les trajectoires de la France et de l’Allemagne semblent mieux prendre en compte cet objectif que celles des Etats-Unis et du Royaume-Uni.

    Venons en maintenant à ce qui va beaucoup moins bien, à commencer par la faiblesse du taux d’emploi français, dont l’écart avec le taux d’emploi allemand était relativement réduit en 2005 (à peine deux points d’écarts: 42 emplois pour 100 habitants en France, 44 en Allemagne), et s’est considérablement creusé depuis la crise (plus de sept points d’écarts, avec un taux d’emploi de 42% en France, contre plus de 49% en Allemagne):

    Si l’on décompose ces évolutions par tranches d’âge, on constate que le taux d’emploi des 25-54 ans a toujours été de l’ordre de 80% en France comme dans les autres pays, et que c’est parmi les 15-24 ans et les 55-64 ans que l’écart s’est creusé ces dernières années, au rythme de la progression du chômage.

    Je ne reviendrai pas ici sur les multiples raisons de cette faiblesse de l’emploi français. Une part de la responsabilité revient aux très mauvaises politiques budgétaires suivies en zone euro, qui ont provoqué une rechute absurde de l’activité économique en 2011-2013, dont on se remet à peine (la faute en revient avant tout aux gouvernements français et allemands successifs, qui ont conclu un mauvais traité budgétaire en 2012, qu’il est temps de réformer).

    Mais il existe également des facteurs spécifiquement français: des spécialisations industrielles moins porteuses qu’en Allemagne, qui a notamment su s’appuyer sur un plus fort investissement des salariés dans la gouvernance et la stratégie des entreprises, et un bien meilleur système de formation professionnelle, ce dont la France ferait bien de s’inspirer; un système de financement de la protection sociale qui repose trop lourdement en France sur la masse salariale du secteur privée, ce qui exigerait une réforme fiscale d’ensemble qui est sans cesse repoussée (au lieu de cela, on a multiplié les bricolages, comme le CICE, qui n’a fait qu’ajouter une couche de complexité sur un système fiscalo-social déjà incompréhensible) ; un système de retraite illisible et émietté en de multiples régimes, qu’il est grand temps d’unifier, notamment pour rassurer les jeunes générations (actuellement notre système de retraites est bien financé – il est le plus coûteux en Europe après le système italien – et en même temps son opacité fait que personne ne comprend rien à ses droits futurs).

    Je veux simplement insister sur deux éléments. D’une part, la faiblesse actuelle de l’emploi français implique que les estimations de productivité indiquées plus haut pêchent sans doute par optimisme, car les personnes exclues du marché du travail sont souvent les moins bien formées. De fait, si l’on corrige les séries de productivité en supposant que les heures de travail aient suivi la même évolution qu’en Allemagne depuis 2005, et en faisant l’hypothèse que ces nouveaux emplois aurait eu une productivité horaire 30% plus faible en moyenne que celle des emplois existants, alors on obtient le résultat suivant:

    Autrement dit, on constate un certain décrochage de la productivité française de 2000 à 2015. Certes on est encore loin du décrochage italien, et quelles que soient les hypothèses retenues pour prendre en compte le sous-emploi la productivité française reste nettement au-dessus du niveau britannique, et extrêmement proche de l’Allemagne et des Etats-Unis. Il reste que cette tendance est potentiellement inquiétante et doit être combattue si la France souhaite poursuivre dans sa lancée des décennies 1950-1990.

    De ce point de vue, le principal échec du quinquennat qui s’achève est la faiblesse de l’investissement éducatif. Cela vaut notamment pour les budgets alloués aux universités et aux autres établissements d’enseignement supérieur, qui ont stagné depuis 2012 (avec une progression nominale microscopique, à peine équivalente à l’inflation), alors que les effectifs étudiants ont progressé de près de 10%. Autrement dit, l’investissement éducatif réel par étudiant a nettement baissé en France de 2012 à 2017, alors même que l’on ne parle que d’économie de l’innovation, de société de la connaissance, etc. Au lieu de perdre du temps dans des débats mal menés et mal préparés sur la flexibilité du travail, le gouvernement aurait été bien inspiré de se rappeler que la performance économique à long terme est avant tout déterminée par l’investissement dans la formation.

    Le second point sur lequel je voudrais insister est le suivant. Trop souvent, le débat économique sur la France et l’Allemagne se concentre sur la différence de « compétitivité » entre les deux pays, c’est-à-dire sur l’écart entre le déficit commercial français et l’excédent commercial allemand. Or la bonne notion pour juger de la performance économique d’un pays est sa productivité, et non sa « compétitivité », qui est un concept assez bancal. Pour un même niveau de productivité, différents pays peuvent temporairement se retrouver dans des situations totalement différentes en termes de balance commerciale, pour des raisons plus ou moins volontaires. Par exemple, certains pays peuvent choisir d’exporter plus qu’ils n’importent, afin de faire des réserves pour l’avenir sous forme d’actifs détenus à l’étranger. Cela peut se justifier pour un pays vieillissant qui anticipe une baisse de sa population active, et cette explication classique est souvent donnée pour expliquer une partie de l’excédent commercial observé dans des pays vieillissants comme l’Allemagne ou le Japon, par comparaison à des pays plus jeunes comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou la France, qui peuvent avoir besoin de consommer et d’investir davantage sur leur territoire, ce qui peut occasionner des déficits commerciaux. Mais le point important est que ces situations d’excédent ou de déficit commercial ne peuvent durer qu’un temps et doivent se compenser sur la longue durée. En particulier, cela ne sert à rien d’avoir des excédents commerciaux permanents (cela reviendrait à produire éternellement pour le bénéfice du reste du monde, ce qui n’a aucun intérêt).

    Voyons ce qu’il est en pratique:

    On constate tout d’abord que le niveau général des exportations et des importations (exprimé en % du PIB) a fortement progressé depuis les années 1970 (c’est le phénomène bien connu d’intensification des échanges internationaux et de mondialisation commerciale), et qu’il est beaucoup plus élevé en France et en Allemagne qu’aux Etats-Unis ou au Japon. Cela exprime le fait que les économies européennes sont de plus petite taille et sont beaucoup plus fortement intégrées les unes aux autres, notamment sur le plan commercial.

    On notera aussi que les phases d’excédent commercial et de déficit commercial ont en général tendance à se compenser au cours du temps. Par exemple, le Japon était en excédent pendant les années 1990 et les années 2000 (généralement entre 1% et 2% du PIB par an), et connaît des déficits importants depuis 2011 (-3% du PIB actuellement). La France était en excédent commercial chaque année de 1992 et 2004 (typiquement 1%-2% du PIB), et est en déficit depuis 2005 (-1,4% du PIB 2015). Si l’on fait la moyenne sur la période 1980-2015, la France est dans une situation d’équilibre commercial presque parfait: -0,2% du PIB (+0,1% sur 1990-2015). Pour le Japon, on constate que les excédents commerciaux l’emportent (+1,0% sur 1980-2015, +0,6% sur 1990-2015), ce qui explique pourquoi le Japon a accumulé de confortables réserves financières à l’étranger, dans lesquelles il puise actuellement.

    Il existe cependant des cas moins équilibrés. Les Etats-Unis sont par exemple en situation de déficit commercial quasi-permanent, avec un déficit moyen de -2,6% du PIB sur la période 1980-2015 (-2,9% sur 1990-2015). La situation d’endettement financier extérieur du pays est cependant moins violemment négative que ce que l’accumulation de déficits commerciaux aurait dû produire, car les Etats-Unis paient un rendement faible sur leurs dettes (grâce à la confiance placée dans leur monnaie et leur régime politique) et obtiennent un rendement élevé sur leurs placements (grâce notamment à leur système financier et leurs banques d’affaires).

    Un cas de déséquilibre plus extrême encore, et dans l’autre sens, est celui de l’Allemagne, qui était dans une situation de quasi-équilibre commercial voisine de la France jusqu’en 2000, et qui a connu un excédent commercial moyen de +5,0% du PIB sur la période 2000-2015 (+3,2% sur 1990-2015, +1,7% sur 1980-2015, alors qu’on observe un déficit moyen de -0,9% sur 1980-2000, contre +0,2% pour la France). L’excédent commercial allemand a même dépassé les 6% du PIB depuis 2012, et atteint près de 8% du PIB en 2015.

    Concrètement, cela signifie qu’une part très significative des biens et services produits en Allemagne ne sont ni consommés ni investis en Allemagne: ils sont consommés et investis dans le reste du monde. Une autre façon – parfaitement équivalente – de se représenter l’ampleur du déséquilibre consiste à calculer ce que représentent la consommation et l’investissement intérieurs (c’est-à-dire réalisés sur le territoire du pays considéré) en pourcentage du produit intérieur brut (c’est-à-dire la production de biens et services réalisée sur ce même territoire):

    Un ratio supérieur à 100% signifie qu’un pays consomme et investit plus qu’il ne produit, autrement dit qu’il est en déficit commercial. A l’inverse un ratio inférieur à 100% est simplement la contrepartie d’un excédent commercial. Pour la plupart des pays, ce ratio est en moyenne très proche de 100%. Pour l’Allemagne, au contraire, le ratio chute à 92% en 2015, ce qui est totalement inédit dans l’histoire économique.

    Pour résumer: la France et l’Allemagne ont des productivités voisines, mais utilisent de façons très différentes leur haute productivité. A chaque fois que la France produit 100 unités de biens et services elle en consomme et en investit entre 101 et 102 unités sur son territoire ces dernières années. A l’inverse, à chaque fois que l’Allemagne produit 100 unités, elle n’en consomme et investit que 92 unités. L’écart peut sembler mince, mais dès lors qu’il se reproduit chaque année il engendre des déséquilibres financiers et sociaux d’une ampleur considérable, qui menacent aujourd’hui de faire exploser l’Europe.

    Comment en est-on arrivé là, et que peut-on faire? Il faut d’abord préciser que si le vieillissement et le déclin démographique allemands peuvent expliquer un certain niveau d’excédent commercial par la nécessité de faire des réserves pour l’avenir, cela ne peut pas suffire à rendre compte rationnellement d’excédents aussi gigantesques. La vérité est que cet excédent commercial n’est pas véritablement un choix: il résulte de décisions décentralisées prises par des millions d’acteurs économiques et de l’absence de mécanisme correcteur adéquat. Pour simplifier: il n’existe pas de pilote dans l’avion, ou tout du moins les pilotes disponibles ne sont pas très précis.

    Après l’unification, les gouvernements allemands ont eu très peur d’un décrochage économique du « site de production allemand »: ils se sont engagés dans des politiques de gel des salaires afin de gagner en compétitivité, et sans doute ont-ils été beaucoup trop loin dans cette direction. Dans le même temps, l’entrée des pays d’Europe centrale et orientale dans l’Union Européenne ont permis aux entreprises allemandes une intégration extrêmement poussée et avantageuse avec ces nouveaux territoires. On le voit notamment avec l’explosion du niveau général des importations et des exportations, qui étaient très proches du niveau français en 2000 (autour de 25%-30% du PIB), et qui en 2015 atteignent 40%-45% du PIB en Allemagne (contre 30% en France; voir graphique plus haut).

    L’excédent commercial qui a résulté de tout cela n’était sans doute pas entièrement prévisible, et doit beaucoup à la contingence. Il illustre à sa façon la puissance des forces économiques mises en jeu dans la mondialisation, que la puissance publique n’a pas encore appris à réguler correctement.

    Il faut également insister sur le fait qu’il n’existe tout simplement aucun exemple dans l’histoire économique (tout du moins pas depuis que les statistiques commerciales existent, c’est-à-dire depuis le début du 19e siècle) d’un pays de cette taille qui connaisse durablement un tel niveau d’excédent commercial (pas même le Japon ou la Chine, qui n’ont le plus souvent pas dépassé 2%-3% d’excédent commercial). Les seuls exemples de pays connaissant des excédents commerciaux s’approchant de 10% du PIB sont des pays pétroliers avec une population relativement faible, et dont le PIB est beaucoup plus faible que celui de l’Allemagne.

    Un autre indice du fait que les excédents allemands sont objectivement excessifs tient aux mauvais placements extérieurs réalisés par les entreprises et le système financier: à l’inverse des Etats-Unis, les actifs financiers accumulés par l’Allemagne dans le reste du monde sont beaucoup plus faible que ce que l’addition des excédents commerciaux aurait dû produire.

    La solution aujourd’hui serait bien sûr de relancer les salaires, la consommation et l’investissement en Allemagne, dans le système éducatif comme dans les infrastructures, ce qui malheureusement se produit beaucoup trop lentement. Il y a là une immense responsabilité des dirigeants allemands, qui ont d’autres qualités (notamment dans leur politique d’accueil des migrants), mais qui sur ce point essentiel n’ont pas correctement expliqué les enjeux à leur opinion publique, et ont même eu tendance à présenter l’excédent commercial comme un objet de fierté nationaliste, voire comme une preuve de la vertu allemande, ce qui n’est tout simplement pas le sujet. La tendance allemande à donner des leçons au reste de l’Europe, et à expliquer que tout irait pour le mieux si tout le monde copiait l’Allemagne, est logiquement absurde: si chaque pays de la zone euro faisait un excédent commercial de 8% du PIB, il n’y aurait personne au monde pour absorber un tel excédent (il n’existe sur la planète aucun pays de la taille de la zone euro – en termes de PIB – prêt à faire un déficit commercial de 8%). Cette dérive irrationnelle est malheureusement l’un des risques de la mondialisation et la concurrence exacerbée entre pays: chacun cherche d’abord à trouver sa niche et à sauver sa peau.

    Heureusement il existe d’autres forces en jeu, en particulier l’attachement à l’idée européenne. Si les autres pays, à commencer par la France, l’Italie et l’Espagne (soit au total 50% de la population et du PIB de la zone euro, contre 27% pour l’Allemagne) formulent une proposition précise de refondation démocratique de la zone euro, avec à la clé une relance économique et un moratoire sur les dettes publiques, décidés démocratiquement dans une chambre parlementaire commune, alors je suis persuadé qu’un compromis peut encore être trouvé. Mais il est peu probable que la solution viendra d’Allemagne, et que tout cela se fera en douceur. Un bras de fer démocratique est sans doute nécessaire. Espérons simplement qu’il ne passera pas par des chocs trop violents, dont personne ne peut feindre d’ignorer après le Brexit jusqu’où ils peuvent nous mener.

    Je veux terminer sur une note positive: si on les compare aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, et plus encore aux autres parties du monde, alors la France et l’Allemagne ont beaucoup en commun. Ces deux pays ont su bâtir, dans les décennies qui ont suivi l’abîme auto-destructeur des années 1914-1945, des institutions et des politiques qui ont permis de développer les économies les plus sociales et les plus productives de la planète. La France et l’Allemagne ont encore de grandes choses à faire ensemble pour promouvoir un modèle de développement équitable et durable. A condition de ne pas sombrer dans des comparaisons erronées qui empêchent d’avancer et de se tourner vers l’avenir, et d’accepter l’idée que chacun a encore beaucoup à apprendre de l’autre et de l’histoire.

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